Votre première histoire réaliste, comment est-elle née ?
Van Hamme avait écrit une histoire et l'avait déposée au journal. Le scénario m'est arrivé entre les mains. Il était intitulé "Histoire sans Héros". Ce scénario m'a emballé et j'ai ainsi dessiné ma première histoire scénariste. Comme Greg avait besoin de souffler pour Olivier Rameau, nous l'avons d'un commun accord laissé un peu de côté. J'en ai profité pour me perdre dans le dessin réaliste. C'était une envie qui me tenaillait depuis pas mal de temps. Le dessinateur avait besoin de s'exprimer. Je me sentais un peu frustré dans Olivier Rameau de ne pas pouvoir rendre des émotions plus dramatiques, de ne pouvoir faire de jeux d'ombre dans les visages, etc. Le dessinateur en moi voulait faire du réalisme.
"Histoire sans héros a connu un grand succès.
Cette histoire est parue pendant la plus mauvaise période de l'année, au mois d'août, en chapitres énormes. On n'a pas fait l'album tout de suite parce que la politique des éditions du Lombard était plutôt axée sur les séries, et malgré toutes ces mauvaises conditions, l'album qui a finalement été édité a connu un succès supérieur à Olivier Rameau. Sans publicité particulière, car finalement il aurait fallu présenter cette histoire comme une Bande Dessinée différente en insistant sur cette différence… Ce succès m'a l'envie de marquer le coup au niveau commercial pour Olivier Rameau. La série avait un excellent succès d'estime, se vendait très bien en albums mais n'arrivait pas à passer les frontières. On est étonné des tirages des albums, et petit à petit les gens découvrent la série. Il y a une demande à l'heure actuelle qui est assez incroyable.
Vous avez continué avec Van Hamme dans le style réaliste.
Il est beaucoup plus facile de travailler avec Van Hamme qu'avec Greg. Je m'explique : il y a eu une époque bénie où, travaillant avec Greg, je me rapprochais de l'idéal pour un auteur : l'auteur complet. Nous travaillions ensemble. Il venait, me racontait son histoire, et je renchérissais en disant : "Oui, il pourrait faire ceci, agir comme cela." Il embrayait sur ce que je lui racontais, quelquefois, il me crayonnait un personnage pour mieux situer l'histoire, etc. Pour un dessinateur, cette méthode de travail avec un scénariste est idéale. Puis Greg est venu habiter à Paris, et notre collaboration est devenue plus difficile. Le scénariste raconte l'histoire, le dessinateur la dessine. Il n'y a plus d'interpénétration. Du coup, je me retrouve dans la position d'un illustrateur et toute ma personnalité, tout mon tempérament ne peut plus s'exprimer qu'à travers le dessin, et là je ne suis plus d'accord. Nous avons travaillé ensemble sur Olivier Rameau et je m'y suis suffisamment impliqué pour que je considère cette série comme la nôtre et non comme la sienne. Je ne peux dessiner une histoire dont le scénario ne me satisfait pas pleinement. Et je vais plus loin : il faut que je me sente concerné par l'histoire, et donc que je participe au scénario. (…)
Pourquoi ce retour à un dessin plus humoristique ?
Je me suis rendu compte que je ressemblais beaucoup plus à Olivier Rameau qu'à Bernard Prince. En fait, il y a en moi une dualité, et mon rêve serait de pouvoir passer de l'un à l'autre. Pour cela, je devrais travailler un peu plus, mais j'ai une production assez lente.
Pour en revenir à Van Hamme, comment se passe votre collaboration ?
(…) Je suis le maître d'œuvre et il s'adapte à mon dessin. Ca s'est posé sans problème pour "Histoire sans héros". Par contre, la première histoire d'Arlequin a été laborieuse. Je lui avais demandé un personnage commercial. Olivier Rameau passait difficilement les frontières tandis qu'aux éditions du Lombard n'importe quel personnage est automatiquement revendu à l'étranger. Il important pour un auteur d'avoir une position forte vis à vis des éditeurs. Ils font confiance aux gens qui leur font gagner de l'argent. Au départ nous avons voulu créer un bon héros, mais sans tomber dans le style traditionnel, et nous avons faire une série au second degré. Dans le premier épisode, nous nous sommes fourvoyés car nous avons raconté deux histoires différentes. L'épisode reste valable pour la documentation sur New York, mais en dehors de ça il est absolument incompréhensible. Il en reste néanmoins un personnage. (…)
Pourquoi, vous qui êtes un dessinateur lent, vous mettez-vous un troisième personnage sur le dos en reprenant Bernard Prince ?
Il faut, peut-être, y voir un aspect de ma personnalité ; j'ai constamment envie de faire ce que je ne fais pas sur le moment. L'herbe est toujours plus verte à coté de l'endroit où je me trouve. L'idéal pour moi serait de changer de personnage à chaque histoire. Aspiration logique si l'on se réfère au cinéma. Un metteur en scène n'a pas de souci ; à chaque film, il change de personnage, de décors, d'époque. C'est selon l'inspiration. Pour les auteurs de bandes dessinées, c'est la même démarche. Nous voyageons, nous rencontrons les gens, nous voyons des films, nous lisons des livres, et nous avons inévitablement envie de traiter tel ou tel sujet. Lorsqu'on me propose quelque chose de nouveau, il y a quelque part en moi une pulsion qui fait que j'ai envie d'accepter. J'ai continuellement besoin de changer et je ne sais pas dire non. Raisonnablement, j'aurais du refuser la reprise de Bernard Prince. La solution pour moi serait peut-être d'avoir une série qui s'appellerait non pas Olivier Rameau, Arlequin, ou Bernard Prince, mais Dany, et qui serait un fourre tout de Bandes Dessinées sans cesse différentes. Certains dessinateurs, Gotlib, par exemple, ont su prendre ce créneau.
(…)
Pourquoi ne pas créer votre histoire ?
J'y pense de temps en temps. Je me raconte des histoires des histoires et mes amis dessinateurs me poussent dans cette voie. Tous me disent : "Qu'est ce que tu attends ?", et très curieusement, alors que je n'hésite pas à me lancer dans n'importe quel pari imbécile, j'hésite à raconter mes propres histoires.
Vous avez dessiné une histoire courte d'Olivier Rameau sur un de vos textes. Le dessinateur d'Olivier Rameau en a assez d'être un exécutant ?
J'ai besoin de m'exprimer et cela se sent. Lorsque je dessine sur les histoires des autres, je m'ennuie au bout d'un certain nombre de pages. Lorsque je dessine mes propres scénarios, au moment même où je les écris, je visualise, ce qui rend l'exécution graphique rapide. Je vais deux ou trois fois plus vite sur mes planches à dessiner mes histoires qu'à dessiner celles des autres. Le scénario reste plus souple, je le modèle comme je veux et le modifie au fur et à mesure de la mise au crayon. Dans un scénario, il y a une part d'improvisation qu'il faut nécessairement garder.
(…)
Vous êtes parmi les privilégiés de la bande dessinée ?
Oui, c'est vrai, mais je ne le mérite pas. J'ai énormément de chance, car compte tenu de la manière dont je mène ma barque, je devrais être dans la misère la plus noire. En fait ça marche très bien.
La bande dessinée est un métier qui présente certaine garanties ?
Il est bien évident qu'au niveau où je suis - je le dis sans prétention - je ne serai pas demain au chômage. Ce qui permet de mener une vie de saltimbanque tout en ayant des garanties de rentrée monétaire !
(…)